On ignore bien souvent – imaginant, à tort cependant, que la question des Anges ne concerne que la théurgie enseignée à ses émules par Martinès de Pasqually -, que Jean-Baptiste Willermoz se pencha lui aussi avec grande attention sur le sujet de la vie angélique.

Il écrit ainsi, concernant l’origine de l’ère temporelle, puisqu’il n’y avait point de temps avant le premier péché des anges rebelles : « La prévarication des esprits rebelles occasionna une révolution inconcevable dans toute la nature spirituelle et un immense changement dans l’action particulière des êtres qui demeurèrent fidèles dans toutes les classes composant la cour divine. Ces êtres n’avaient suivant leur première destination qu’une action purement spirituelle à opérer pour rendre leur culte et leur hommage au créateur ; mais dès lors ils furent assujettis à opérer dans leur classe une action double du spirituel et du Temporel, pour concourir à l’accomplissement des desseins de la justice et de la puissance du créateur contre les coupables, et pour le maintien de l’ordre temporel qu’il venait d’établir par son commandement divin, exprimer pour chaque acte de la création par un Fiat absolu [1]

Willermoz explique la raison de la faiblesse spirituelle des anges, de par l’usage fautif qu’ils firent, de même que l’homme sur ce point dont ils partagent la qualité « d’êtres émanés », de leur liberté : « Dieu ayant donc émané de son centre divin des multitudes innombrables d’être spirituels, ces êtres ont été doués par leur émanation des trois facultés de pensée et d’intention, de volonté et d’action spirituelle, qu’ils ont puisé avec l’existence dans leur principe générateur. Ils sont doués nécessairement de ces trois puissantes facultés, afin que par leur concours ils puissent rendre librement un hommage, qui en raison de cette liberté, puisse tout à la fois être plus agréable au créateur et assurer leur propre bonheur. Avec l’émanation qui leur donne hors du centre divin une existence individuelle, éternellement distincte et indestructible, ils reçoivent en même temps des lois, des préceptes et des commandements divins qui sont en rapport avec leurs trois facultés spirituelles, et c’est par l’observation libre de ces lois, préceptes et commandement, qu’ils peuvent rendre à leur créateur le culte pur de leur amour, dans toute l’intensité de leur action spirituelle, et lui demeurer éternellement unis, s’ils lui sont fidèles ; comme aussi ils peuvent devenir coupables, et éternellement malheureux s’ils s’en écartent, ou s’ils ne réparent par leurs fautes par un sincère repentir, comme cela est arrivé à Lucifer devenu rebelle, aux anges qu’il a entraînés dans la rébellion et ensuite à l’homme qu’il a tenté, séduit et terrassé. Ainsi, cette liberté qui est le principe du bonheur individuelle des êtres spirituels, comme aussi des intelligences humaines, et qui peut en même temps leur devenir si fatale par l’abus qu’ils en peuvent faire, est vraiment une faiblesse spirituelle dans tous les êtres émané, faiblesse qui caractérise essentiellement et pour toujours leur infériorité et leur dépendance absolue du créateur [2]

Tout dépendra donc, dans l’œuvre de réhabilitation, de l’usage du libre-arbitre que feront les anges, de même que l’home, car si c’est par un abus et mauvais usage de leur liberté que chutèrent les premiers esprits et l’homme, c’est par le sacrifice consenti de cette même liberté, qu’ils pourront parvenir à l’heureuse réconciliation espérée : « Si le libre Arbitre est le principe du bonheur essentiel et parfait des êtres spirituels qui demeurent fidèles, n’est-il pas aussi le principe d’une certaine crainte, d’une certaine anxiété spirituelle bien propre à en troubler la jouissance actuelle ? car savoir et sentir pendant toute l’éternité qu’à tout instant et sans fin l’abus de cette liberté peut détruire le bonheur, et précipiter dans un malheur éternel, la seule possibilité de cette alternative n’est elle pas capable d’altérer la perfection de ce bonheur ? Qu’on ne vous dise pas pour détruire la force de cette objection, qu’aucun être jouissant de la plénitude du bonheur par le bon usage qu’il fait de sa liberté, ne sera pas assez insensé que de s’exposer à le perdre par un usage contraire ; la chute épouvantable de l’archange Lucifer, entraînant avec lui par sa pensée orgueilleuse la multitude des Anges rebelles qui l’ont adoptée, n’est-elle pas un exemple frappant du contraire ! Et si celui-là ne suffisait pas, n’en trouverions-nous pas un plus frappant encore, puisqu’il nous touche de si près, dans la chute de l’homme et de sa postérité, qui séduit par Satan, égaré par son propre orgueil, renonce volontairement au bonheur parfait de sa pure existence ; et se précipite avec tous les siens dans un malheur inexprimable ! Malheur qui serait éternel si la miséricorde divine n’était venue à son secours ; si elle n’était de relever de ce malheureux état, et lui promettre sa parfaite réconciliation à la fin des temps, s’il a fait pendant le cours de son expiation temporelle, un meilleur usage de sa liberté ; si enfin il a fait alors un entier et volontaire abandon à son créateur de ce libre arbitre qui lui à été si fatal [3]. »

Si c’est donc par l’abus de sa liberté qu’Adam a consommé son crime de désobéissance, c’est par l’abandon et le sacrifice de sa volonté qu’il pourra espérer obtenir sa réconciliation, ce dont le Divin Réparateur, qui est allé jusqu’à offrir sa vie pour la Rédemption de l’humanité déchue, nous donne le magnifique et admirable exemple : « L’homme primitif, le premier Adam, ayant trahi et renversé par l’abus de sa liberté, par le mauvais usage qu’il avait fait de sa volonté et de toutes ses facultés, tous les desseins de la Miséricorde sur les premiers coupables, avait provoqué contre lui-même les rigueurs de la Justice divine. Cet abus de sa liberté et de sa volonté ne pouvait donc être réparé que par un être de la même Classe, de la même nature, que par un homme pur, accepté pour victime, et dont la parfaite soumission pût apaiser et satisfaire la Justice divine [4]

Notes

[1] J.-B. Willermoz, 8ème Cahier, 1818.

[2] J.-B. Willermoz, 6ème Cahier, 1818.

[3] Ibid.

[4] J.-B. Willermoz, Traité des deux natures,